08/12/2009

Putain de vie


Qui peut se targuer d'avoir réussi sa vie ? Par rapport à quoi ? Par rapport à qui ?

Samedi soir, c'était "soirée entre cousins". La soirée de la famille déchirée ...
Mon frère avait décidé que trop c'était trop, cette famille d'étrangers. Que seul l'arbre généalogique et le passé unissent. Qui errent plus qu'ils ne bâtissent. Enfants du néant et du vent. Du sable entre les doigts, la tête pleine de tourments.

Et donc, il avait organisé un repas chez lui. Du genre "mon mariage grec" avec plus de poivrons farcis et de moussaka que de mariés.

Alors qu'entre cousins, c'est déjà un peu le bazar, les compagnes et compagnons ont dû trouver cela bizarre. Cette ambiance peu commune où les différentes langues parlées (français, néerlandais, grec, anglais) s'entremêlaient pour rattrapper le temps passé.

C'est vrai quoi ! Un tiers des cousins est à Bruxelles, l'autre tiers du côté d'Alost et le reste par monts et par vaux entre la Grèce et l'Australie ...

Génération d'enfants d'immigrés. Avec de frêles racines mais un lourd passé. Tous marqués par les non-dits. De nos parents. La pression sociale et l'orthodoxie.

Du coup, dimanche matin, entre la tête lourde et les souvenirs lointains, plein de choses me sont revenues:

  • Mes parents: enfants du ciel, du soleil et de la mer qui ont troqué leur décor de rêve et leur misère pour un avenir supposé meilleur. Vers la Belgique. L'avenir fut leur pire cauchemar. Vie de douleurs, de pleurs et de misères. Le ciel, le soleil et la mer en moins.
    Mon père: je l'entends raconter encore son quotidien, dans les années cinquante.  Oeuvre au noir, comme les rats au fond des puits des mines. Si bien que quand j'ai découvert Zola et Germinal, à un siècle près, j'ai eu l'impression d'y lire l'histoire de mon père ...
    Ma mère: qui n'avait jamais vu la neige. Qui racontait que les draps étaient comme le Saint-Suaire. Tellement mon père dégorgeait de suie. Elle qui ne rêvait même pas de châteaux a dû voguer entre les galères ...
  • Mon enfance: ballotée entre placements et responsabilités ...

Dans la famille, nous étions les laissés-pour-compte. Les pauvres. Les moins que rien. La branche maudite.

Quand St-Nicolas/Saint-Basile passait, c'était à croire qu'il vidait le fond de son panier: on n'avait droit mon frère et moi qu'aux vieux jouets déplumés. Qui n'étaient en fait que les jouets délaissés par nos riches cousins. Alors on réinventait les règles des jeux. Vu qu'il manquait toujours l'une ou l'autre pièce stratégique. Cela ne nous empêchait pas de nous taper des fous rires et de faire des conneries. Comme tous les enfants ...

Quand mes parents nous préparaient des tartines au chocolat, elles n'avaient jamais le même goût que les tartines au chocolat de nos camarades de classe. Forcément. Nos parents ne pouvaient acheter que du sirop de Liège (moins cher) qu'ils nous faisaient passer pour du choco ... Aujourd'hui, on en rit mais à l'époque, il ne fallait même pas râler. C'était galère. Et point de barre.

Un jour, je me suis tapé la honte à la récré. Je devais avoir sept ans. Une camarade de classe est venue vers moi en disant "mais c'est ma jupe que tu portes !". Drapée dans mon orgueil, j'ai tenu bon en prétendant mordicus que non. Jusqu'à ce que, devant tout le monde, elle sorte comme une vipère "d'ailleurs, il y a un accroc là !". J'étais tellement vexée que je lui ai rétorqué "les accrocs c'est comme les ânes ... il y en a plein sur la terre et sur les jupes !". J'ignore si ma tirade a fait son effet. La sonnerie m'a délivrée de ce mauvais quart d'heure. Et le soir, j'ai demandé à ma mère d'où sortait cette jupe. Pour m'entendre dire que la direction de l'école, connaissant notre triste situation, lui avait offert un sac de vêtements usagés, récoltés auprès des parents aisés, pour les bonnes oeuvres ...

Jusqu'à huit ans, je me rappelle des fripiers, du vieux marché, des souliers usagés, des meubles dépareillés, de mes pleurs la nuit. Dans de petits lits étrangers. Les hospitalisations à répétition de ma mère. Les placements arrangés chez des connaissances pour éviter les services sociaux. Les colonies transplantées parce que personne dans la famille ne pouvait (ou voulait) s'occuper de mon frère et moi. Je me rappelle de ses chagrins à lui, quand on devait quitter maman hospitalisée. Et mon père qui nous disait doucement qu'elle reviendrait, qu'il ne fallait pas pleurer ...

A huit ans, le mauvais sort s'est détourné un peu de ma mère pour mieux frapper mon père. Accident du travail. Main broyée. Hospitalisations, opérations. Longtemps et à répétition. A la maison (petit appartement), il faisait froid. Et dans nos assiettes, il y avait des vides. Je devais accompagner maman chez l'épicier du coin pour une bonbonne de gaz à crédit et l'aider à la monter au deuxième étage. M'occuper de mon frère, bébé, quand elle partait voir mon père à l'hôpital. De ces années, je garde aussi le souvenir des livres usagés, achetés pour quelques centimes, chez un bouquiniste, et grâce auxquels je m'échappais ...

A dix ans, après quatre mois de séjour balloté en Grèce, on me faisait rentrer en Belgique. Je retournais à l'école et rattrappais la matière. Dépassais les meilleures élèves. Finissais première. Tout en m'occupant de mon petit frère. Tandis que ma mère à nouveau était hospitalisée ... chienne de vie !

A vingt ans, toujours bonne élève et le sourire aux lèvres, j'avais la haine. Personne ne pouvait m'empêcher de faire ce que je voulais. Je n'avais pour seul avenir que le quotidien et l'angoisse du lendemain. J'avais dû me démerder enfant. Je ne voyais pas pourquoi il fallait tout à coup rentrer dans les rangs. Sorties, auto-stop, découcheries se sont succédés. J'ai vu et vécu d'autres choses. D'autres inhumanités. D'autres belles choses aussi. Tandis que les bien nantis de la famille voulaient me faire la morale. Je leur crachais ma haine, mon passé, le leur.  Au visage. Pour eux, j'étais la dépravée, le mouton noir, la rebelle. Celle qui allait mal tourner. Celle qui allait gacher sa vie. Quelle vie ? Celle du passé ? Celle à venir ? Du même tonneau que le passé ? Gâcher leur vie et leur honneur ?
Accusée de saboter les amarres de leurs vies bien rangées. Eux qui n'avaient rien montré comme exemple, qu'osaient-ils espérer de moi ? Je ne faisais que vivre. Ma vie. Pas la leur. J'estimais être née adulte et n'avoir de compte à rendre ni à dieu. Ni à ses hommes. Ineptes. Incohérents. Inexistants. Hors mes parents et frère. Et j'envoyais le reste de la famille au diable ... point d'autres amarres.


Et à quarante ans, les ex-enfants laissés pour compte ont mieux réussi que les enfants des nantis. Tout le monde les envie. D'avoir gardé la tête haute. D'avoir poussé sans rien. De n'avoir pas mal tourné. Et avoir tout acquis. La culture, les langues, les professions. Tandis qu'eux n'ont plus que des biens.
Ils les envient. D'avoir réussi à faire un sort au mauvais sort.  Les anciens adultes d'alors qui se détournaient à notre pauvre vue. Qui avaient honte de nous compter parmi eux. Eux qui crient maintenant au miracle et se lamentent pour leurs propres enfants. Devenus des adultes perdus ...

Nous n'avons jamais rien cherché. Rien exigé. Envié personne. Nous n'avions rien demandé à personne. Et ce n'étaient pas les bras connus qui se tendaient vers nous. Ni les visages des proches. Loués soient les inconnus. Qui sans rien demander, nous ont aidés.

Je ne pourrai jamais remercier cette institutrice maternelle qui m'avait recueillie un soir chez elle. Avait préparé à manger. Donné le bain. Lu une histoire au lit. D'elle, je n'ai gardé que ces instants sacrés. Et le reflet flouté d'un sourire doux.

Je ne pourrai jamais remercier le contremaître de mon père qui apprenant que nous manquions de tout en plein hiver, tandis que mon père subissait une énième opération, était venu spontanément nous déposer un sac plein de provisions et une bonbonne de gaz ...    

A présent, de tous les cousins, c'est encore toujours mon frère et moi que l'on pointe du doigt. Plus pour les mêmes raisons. Et j'ai toujours la haine ...

Nous, les enfants du malheur, des pleurs et de la misère ... qui sommes devenus des adultes enviés.

Mais qu'est-ce qu'ils croient ? Que l'on a réussi notre vie ? Par rapport à quoi ? Et par rapport à qui ? Par rapport à eux ? Par rapport à nous-mêmes ? Nooon ... et j'ai toujours la haine envers les cons !

Si l'on a réussi, c'est uniquement pour nos père et mère. Nous sommes la seule et unique fierté. De leur putain de vie !


 

 

 

02:01 Écrit par Plus d'encre dans le plumier dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

magnique ! la rage de vaincre dans cette putain de vie !
on a rien à envier aux autres quand on sait d'où l'on vient et qu'on regarde où l'on est arrivé !!!
"la pampa" je reviendrai te lire
à bientôt

Écrit par : jojo | 10/12/2009

Très beau et émouvant, sans pour autant verser dans le misérabilisme. Et si bien écrit, comme d'habitude.

Bonnes fêtes de fin d'année.

Écrit par : Monique Tomson | 16/12/2009

Tellement vrai, beaucoup d'enfants d'immigres se reconnaissent dans ces lignes, si bien écrites.
Je vous découvre aujourd'hui, enfin la vie vous a mis sur ma route. Quel bonheur de vous lire, avec a chaque fois, un gout de trop peu, et en cours de lecture, la peur que cela ne s'arrete.
A plus tard, j'aimerais, que , le temps d'un instant ma vie s'accroche a la tienne, Cyrano au féminin, Edmond Rostand aurait il eu aussi une fille ....

Écrit par : francois | 26/08/2010

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